Orange Rouge : "Rendre à la norme sa juste fonction"

Publié le par la Délégation à la vie associative et à l’éducation populaire

Mots-clés : jeunesse Activités artistiques étudiantes étudiants

Regard d’un étudiant de l’Ecole Nationale Supérieure de Lyon
Christophe Mina, étudiant en philosophie à l’ENS de Lyon, a effectué un stage au sein d’Orange Rouge, en juillet 2018. A cette occasion, il a rédigé un texte qui questionne le rapport à la norme.

« Être normal c’est quand la personne elle a pas de problème dans sa tête, elle a pas de problème du tout, elle a rien. »*

« Personne n’est normal. »

La question du handicap pose directement celle de la norme. Ce terme est profondément problématique, d’un point de vue social et individuel. Qu’est-ce que la norme ? Est-il interdit de s’en écarter ? Qui a fixé la norme ? Pourquoi doit-on s’y conformer ? Est-elle toujours légitime lorsqu’elle maintient quelqu’un à l’écart ?

Le handicap, pour être pleinement saisi, ne doit pas être simplement réduit à une déficience cognitive ou physique qui différencie par rapport aux autres. Il doit surtout être compris comme ce qui résulte de la confrontation entre une telle déficience et un contexte social, culturel et civilisationnel. C’est une situation particulière, un contexte donné qui fait émerger et apparaître un désavantage, car il a pour conséquence d’affecter l’interaction des individus qui sont atteints. Le handicap se situe donc, en toute rigueur, dans cette interaction et non dans l’individu, comme une propriété intrinsèque de celui-ci. Il est ce qui affecte les trois piliers du social selon le philosophe et psychologue américain John Dewey : l’association, la communication et la participation.

« Toi tu t’es jamais pris des coups de bâton parce que t’avais oublié ton sac ? T’es pas normal alors… »

Il faudrait dès lors modifier le contexte pour pouvoir composer avec le handicap. La clé serait donc de sortir du contexte social et culturel ordinaire, de sortir, provisoirement, des normes sociales et culturelles établies. Or ce que permet un projet artistique fait d’une collaboration entre un artiste et des jeunes en situation de handicap, c’est de sortir du cadre habituel de l’apprentissage, cadre qui peut paraître rigide pour des jeunes en difficulté. Les projets menés avec un artiste défont la hiérarchie habituelle, libèrent des rôles stéréotypés du maître et de l’élève qui sont si difficiles à éviter dans le milieu scolaire. L’un des enjeux majeurs des rencontres est d’arriver à proposer, avec la figure de l’artiste, autre chose qu’une figure d’autorité apprenant par des moyens éducatifs habituels. L’art permet d’expérimenter autrement l’association, la communication et la participation :

« Ce qui va nous manquer, c’est la danse ! »

A travers les projets artistiques, les adolescents s’essaient à d’autres modes de communication : ils apprennent à signifier en utilisant des supports variés qui ne se limitent pas à l’écriture et, surtout, ils apprennent à présenter leur travail, devant ainsi se confronter à la difficulté d’être seul en face des autres. Ce qui est du même coup mobilisé dans ces ateliers, c’est la participation. Les adolescents sont pleinement acteurs des projets : ils ne sont pas seulement les outils de réalisation du projet de l’artiste, mais participent, avec lui, à décider de ce qu’ils veulent faire. En des termes plus philosophiques, on dirait que l’artiste et les élèves partagent une même fin, un même but, le projet commun. Or c’est la condition de l’éducation selon Dewey, qui se distingue du dressage lorsque la réalisation du projet importe autant aux élèves qu’à l’adulte qui les accompagne, lorsque par ce projet ils se réalisent autant que lui. Alors, cette reconsidération de la communication et de la participation doit permettre de renouveler le mode d’association. Le projet artistique devient une expérience partagée qui change le regard des adolescents sur la communauté dont ils font partie.

« - C’est quoi ton handicap ?
 Concentration, j’écris pas bien, et j’veux pas travailler.
 Monsieur, il dit « Je veux pas travailler », c’est parce qu’il veut pas, c’est pas un handicap ! »

Dans ces conditions, comment repenser le concept de norme ? On a trop tendance à penser et à agir comme si la norme était une obligation, une contrainte qui restreint le champ de notre action. La norme serait comme une loi qui prescrit une conduite, une manière unique de faire, une ligne de laquelle il est interdit de s’écarter. Pourtant, ce concept devrait être entendu autrement. La norme n’est pas ce qui oblige, mais ce qui oriente, ce qui limite mais pour mieux guider. La norme doit simplement être la condition de la réussite d’une action, tout comme l’araignée doit adapter sa toile à la proie qu’elle vise. Ainsi, dans les échanges sociaux, la langue, avec sa grammaire et son vocabulaire, est une norme, car elle est la condition de la communication, et nous ne pouvons pas faire sans si nous voulons que notre action ou notre intervention ait un impact signifiant. Sans elle, nous ne nous comprenons pas. Mais la norme doit rester ce qui permet, ce qui autorise, pas ce qui oblige.

C’est ce que soutient Noam Chomsky, philosophe et linguiste américain qui a travaillé sur l’acquisition du langage chez les enfants. Il explique que dès l’enfance, nous possédons tous des structures, des schématismes innés qui nous rendent capables d’apprendre une langue sans entendre tous ses mots et sans apprendre explicitement toutes ses règles grammaticales. L’homme est selon lui pourvu d’une capacité créatrice qui se manifeste pleinement dans l’apprentissage de la langue. Cette créativité se lit dans notre capacité à générer des mots et des phrases en décelant les logiques qui sont à l’œuvre dans une langue. Alors, nous pouvons produire une infinité de phrases à partir d’une expérience linguistique limitée. Mais pour que cette créativité soit possible, il faut que nous soyons orientés par ces schématismes inscrits en nous : « si tout était possible, écrit Chomsky, rien ne serait possible ». En d’autres termes, nous avons besoin d’une norme qui oriente notre apprentissage et notre action. Cette règle sert la créativité en lui donnant un cadre, des repères, des étalons, des délimitations… En comprenant les normes, en les maîtrisant, mais aussi en les contestant et en les questionnant, l’individu peut se construire dans une société. Mais celles-ci peuvent aussi devenir oppressives, et c’est le danger qui menace une société démocratique. Elles doivent être employées de manière à respecter l’expression individuelle afin d’être pleinement libératrices. Ce n’est donc pas l’idée de norme qu’il faut rejeter, c’est le statut oppressif de certaines normes, qui brident et entravent la capacité créatrice de chacun.

« Essayez de sentir la tête, de porter votre attention juste sur la tête, tout ce qu’il y a dedans, les yeux, le nez, les joues, la langue, entre les sourcils, entre les oreilles... »

L’art est alors un lieu privilégié pour s’approprier les normes, pour sortir de ce qu’elles peuvent avoir d’oppressif. Selon Dewey, le but de l’éducation est de permettre d’enrichir l’expérience des individus. Apprendre, c’est découvrir, par l’expérimentation, de nouvelles manières d’interagir avec les autres et avec le monde. C’est ce qu’il désigne par l’idée de « croissance individuelle », qui renvoie à l’idée que les expériences les plus riches que les hommes puissent vivre passent par le développement des capacités cognitives, affectives et imaginatives. Ultimement donc, le but de l’éducation est d’apprendre à apprendre, de rendre autonome les individus dans leur capacité à acquérir de nouvelles dispositions pour faire l’expérience du monde de manière toujours plus variée. Dit autrement, il s’agit d’enrichir la maîtrise des normes pour mieux apprécier les expériences qui se présentent à nous. C’est là qu’un projet artistique commun sert pleinement des fins éducatives. Il constitue une occasion unique, si le projet est bien mené, d’expérimenter de nouveaux modes d’action, d’expression, de communication et aussi de contemplation. Les ateliers complètent l’apprentissage scolaire, insuffisant à lui seul, en apportant une variété au quotidien partagé des adolescents. Ils permettent la mise en place d’un environnement où les barrières à l‘expression individuelles peuvent tomber, où l’élève peut se construire. Cette vision implique donc de concevoir l’art comme une expérience à part entière, comme ce qui ne se limite seulement à un objet produit. L’œuvre d’art est alors, plus qu’une production ayant un support matériel, le fruit d’un processus riche qui affecte personnellement les individus qui participent à sa création et à sa contemplation. Elle est le lieu d’une rencontre, entre un contexte et des personnalités variées, entre des individus et finalement entre des artistes et des spectateurs.

*Les citations sont tirées du film « Vous ne me demandez pas si je suis prêt ? », réalisé par Yaïr Barelli et les adolescents du collège Gustave Courbet à Pierrefitte (93) en 2015 (production Orange Rouge).

L’association Orange Rouge est soutenue par le Conseil Général de Seine-Saint-Denis dans le cadre du programme "L’art et la culture au collège" et de l’éducation à l’image.

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